ombres du Lac

 

C’est l’été, les cigales chantent haut et fort. Le vent traverse les pinèdes et les peupliers qui peuplent le terrain. Le vent apporte aussi, les insectes nés dans le Lac qui bourdonnent, assaillent, dévorent…

Il n’avait jamais compris son amour pour ce Lac, un Lac artificiel, crée de nulle part par la main des hommes, dans cette Vallée ferrugineuse. Elle avait quitté ses lacs à elle, noirs, sombres, froids du Nord de l’Ecosse pour venir trouver ce Lac.

 

Il est tellement beau, disait-elle. Tellement puissant. Rouge vif.

 

Elle avait trouvé une ruine, elle avait dépensé une énergie folle à aller chercher les pierres qui avaient été semées ci et là, au gré du passage des machines et des hommes. Elle avait soulevé de lourdes poutres de chêne pour les poser sur ces murs frêles. Cette maison, c’était son obstination, son obsession pensait-il.

 

Sa ma destinée, lui répétait-elle. C’est ici que ma vie doit être.

 

Son mysticisme, lié à sa blondeur platine, ses yeux étrangement bleus et étoilés, son don de percevoir les choses, l’avaient terriblement effrayé au début de leur relation. Il ne comprenait pas pourquoi cette femme si étrangement fragile pouvait dégager une telle force. Un roc, un cristal, une volonté de fer.

 

Je l’ai rencontré, disait-elle aussi. Il m’a appelée. Je ne peux lui résister. Je dois être ici. Je dois veiller.

 

Quand il l’interrogeait sur les raisons, elle se repliait sur elle-même. L’ingénieur ne comprenait pas. A plusieurs reprises, il l’avait conseillée de consulter un psychiatre en ville. Ce qu’elle avait refusé en souriant en effectuant un geste élégant de sa main. Il n’avait jamais osé affronter ce sourire qui le glaçait.

Il lui avait proposé de changer sa voiture, une vieille 4L avec laquelle elle était arrivée d’Ecosse.

 

Pourquoi faire, lui avait-elle dit. Cette voiture vit ici. Elle était malheureuse là bas. Ici, elle est chez elle. 

 

Sa maison avait été rénové avec soin. Le jardin entretenu avec amour. Le tout était à son image, elle avait dépensé tout son héritage à cette maison au bord du Lac.

A chaque randonnée qu’ils faisaient ensemble, dans les Cévennes proches comme autour du Lac, elle ramassait des pierres. Le cristal de roche notamment, cette pierre dont certains pensent qu’elle recycle les mauvaises ondes. Parfois, elle achetait auprès de marchands, des Géodes de cristal de roche, ces petites boules ocres coupées en deux, révélant des scintillements proches de ses yeux. Cette similitude l’avait frappé, questionné, effrayé… Lui venait ici, autour de ce Lac, petit, emmené par ses parents, amoureux de la nature du Sud. Il était né aussi au Nord, pas aussi au Nord qu’elle, mais sous cette grisaille parisienne si blafarde. Il comprenait que le Soleil du Sud n’avait rien à voir avec la lumière du Nord. Quand il l’avait rencontrée, pour la première fois, ses yeux l’avaient aimanté, comme si, la profondeur du bleu ne pouvait l’empêcher de succomber.

 

Ne me regarde pas comme ça, lui avait-elle dit avec un sourire malicieux. Tu vas être ensorcelé.

 

Tu sais, lui avait-elle raconté. Il y a là bas, un village mort. Abandonné. Tu sais pourquoi ? La route que nous empruntons aujourd’hui n’existait pas avant le Lac. Ce sont les remblais du Lac qui ont construit la route. 

Avant, pendant des millénaires, nous montions le long de la rivière depuis la Ville. Les Celtes, les Gaulois, les Romains, les Francs… Les Albigeois sont passés par là. Tu sais, ce Lac, il n’a pas 50 ans… 50 ans au regard de l’Histoire… Ce n’est rien…

Nous arrivions par ici et la route à travers la Vallée passait par ce village. Le Lac a détruit ce chemin. Les Bâtisseurs ont planté cette Croix là haut, sur l’île-au-milieu-du-Lac, ce Calvaire pour nous protéger de la colère des esprits du Lac. Il y a des fous pour l’appeler la « Cheminée »… Oui, tout est parti en fumée, sous l’eau… Comme un volcan sous-marin.

Le problème, tu sais, c’est que le Lac a englouti des hameaux entiers. Des gens ont du quitter leurs maisons pour aller vivre ailleurs, relogés par la Compagnie. Il y a des gens qui n’ont jamais voulu quitter leur maison et qui ont été emportés par les eaux. 

Ils ont construit le barrage en bas et pendant toute la durée de la construction, ils ont eu des problèmes. Ils ont eu des ruptures de digues. Des fissures bizarres. Des glissements de terrain, des éboulements… Ils ne se sont pas inquiétés. Ils ne se sont pas posés de questions… Ils auraient du, tu sais…

Ils pensaient rendre service aux gens du bas, de la Vallée du Sud… Ils n’ont pas pensé qu’ici, il y avait d’autres habitants qui n’avaient rien demandé. 

 

Lui ne comprenait pas pourquoi elle s’attachait tant à lui expliquer cette histoire. Le Lac avait permis d’éviter les inondations, la prédiction des ingénieurs qui l’avait conçue a été exacte, des pluies diluviennes qui se sont abattues lors de sa construction ont rempli le « bassin » en un été. Non, cela n’a pas été un « tsunami ». Les gens avaient eu le temps de quitter leurs maisons, leurs terrains, se réfugier plus haut. Ils n’avaient pas tout perdu. Ils avaient été indemnisés…

 

Jacques vient demain. lui avait-elle annoncé.

Ah, ce sacré Jacques… Jack l’éventreur… Là non plus, il ne comprenait pas pourquoi elle aimait tant ce berger. Un vieux berger avec un chien et son troupeau de brebis qui faisait le tour du Lac tous les jours. Il l’avait baptisé « l’éventreur » le jour où le berger lui avait montré comment il dépeçait un lièvre chassé le matin même et dont il se délectait de la tête une fois la bête rôtie.

Un fou furieux qui parlait tout seul et qui souriait niaisement aux arbres et au vent. Son troupeau se baladait tous les jours d’été dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, se retrouvant tous les soirs à la même bergerie où le berger dormait sur un lit de paille comme « au Moyen-Âge » avait-il dit. Tu ne comprends rien lui avait-elle rétorqué. C’est vrai, je ne comprends jamais rien s’était-il dit.

 

Il ne peut pas comprendre, il ne voit pas les autres dimensions de la Vie, disait-elle au berger. Lui, souriait, cela viendra peut-être… Au moins, il ne te traite pas de folle…

Le berger la connaissait depuis son arrivée au bord du Lac. Elle était arrivée, seule, avec comme seule compagnie une tente canadienne et quelques provisions. Elle s’est installée non loin de son passage matinal.

Ils s’étaient rencontrés, ne se parlant pas, regardant le Lac avec des yeux que d’autres ne pouvaient reconnaître. En ville, les gens l’auraient pris pour un fou, avec son regard dans le vide, la tête au vent, l’air flottant. Elle, bercée depuis son enfance dans les sagas du Nord que sa grand-mère maternel lui racontait, retrouvait dans ce regard, la lueur de la limpidité de l’eau qui ne se trouble jamais. Elle y voyait la profondeur des silences au milieu du champ incessant des cigales…

Les cigales font du bruit… et pourtant, on entend leurs silences, disait-il. Les brebis sont idiotes, elles vont là où le berger les mène… Mais est-ce vraiment le berger qui les mènent ?

 

Toute la famille de Jacques vivait dans la Vallée engloutie depuis des millénaires… Les bergers avaient conquis ce territoire aride avec leurs brebis. La transhumance n’était pas aussi importante que plus haut, sur les autres grandes plateaux du Massif Central.

Depuis le Lac, c’était le seul à être resté attaché à cette eau qui les avait fait fuir.

Elle le savait. Depuis qu’elle avait vu ces yeux, vides, silencieux, profonds comme l’eau de ses lacs écossais.

 

Mais l’eau n’est pas arrivée en une seule journée, lui dit-il. Non. En deux mois. Deux mois où il a plu comme jamais dans ce coin. En deux mois l’eau a tout emporté. Deux mois pour ces gens qui ne savaient pas encore où aller, qui ne savaient pas où ils pourraient refaire leurs vies. Beaucoup sont restés. Je sais que jusqu’à la dernière minute, des personnes sont restées chez elles, sortant en barque par la fenêtre du premier, abandonnant le rez de chaussée à l’eau. 

Comment sais-tu tout cela, toi ? lui a-t-il demandé.

On est venu me raconter. avait-elle répondu.

Qui ça ?

Les ombres du Lac. La nuit. Elles sortent. Elles viennent à toi, si tu sais aller à leur rencontre. Elles sont parfois terrifiantes, car elles sont effrayées, je ne vois que leurs visages pétrifiés devant la Montée des eaux. 

Mais comment tu peux les voir ? c’est ton cerveau qui projette cela en toi. Pas les autres…

Oui. Mon cerveau les voit. Mais ces images ne sont pas de moi. Elles me viennent du dehors. Elles me parlent. Elles veulent simplement que l’eau parte… Que leurs maisons respirent à nouveau. Elles parlent d’essayer de faire exploser le barrage, de le fissurer… Elles demandent de l’aide. Je leur parle tu sais. Je leur dis que c’est injuste, qu’elles n’avaient pas à subir cela, mais que maintenant, si tout ce volume d’eau s’écoulait dans le Sud, il y aurait encore des morts… Elles entendent, mais c’est la force de leur désespoir, elles ne savent pas où aller. Elles errent et cherchent des âmes fortes pour les mener ailleurs… Et moi, je veille sur elles… Car je n’ai aucune force pour les transporter ailleurs. Un jour, viendra quelqu’un qui pourra les mener ailleurs. Un berger pour âmes en errance, pour qu’elles puissent trouver leurs dernières demeures.

Je ne comprends pas ce que tu me racontes.

Non, je sais. Il y a des choses que tu ne peux pas encore comprendre… Mais cela viendra peut-être…

 

Ce soir là, l’orage grondait au loin, le Soleil brillait a l’Ouest, rouge carmin et vermillon, reflets fuchsia et violets. Les éclairs fendaient le ciel en frappant indistinctement les arbres autour du Lac.

 

Tu vois… Elles attendent ça. Qu’un éclair tombe sur le barrage. Il n’en est tombé que deux en cinquante ans. Les ingénieurs ont supprimé les pointes qui se dressaient autour en installant des paratonnerres… Il y a eu plusieurs éboulements qui les ont emportés. Mais ils ont fait des calottes, ils ont mis des barres en béton jusqu’à plus de soixante dix mètres sous la roche.

Ca n’explosera jamais, c’est du solide. dit-il.

Peut-être… Mais peut-être, un jour, quelqu’un viendra et posera une bombe au pied du barrage. L’accès y est tellement facile…

Pas toi, j’espère ?

Non. Moi, je n’en ai ni l’envie, ni la force et elles le savent bien. Mais elles aimeraient que je leur trouve quelqu’un. Que je le guide là bas. C’est pour ça que je vis ici. J’attends, moi aussi, comme elles…

Et comment vas-tu le reconnaître, celui qui saura les guider ?

Je ne sais pas. Mais cette personne se présentera à moi et ça, je le sais. Nous le savons. Cela viendra de mon vivant.

 

Il ne savait que penser. Depuis qu’elle lui avait révélé cela, elle lui semblait être distante, rêveuse, éloignée, triste. Elle continuait à cultiver ses plantes, soigner sa maison, construire les parties encore inachevées. Elle conduisait encore sa vieille voiture sur les routes sinueuses des bords du Lac, elle nageait, elle marchait, elle jouait. Parfois, elle descendait en Ville prendre un café en terrasse, lisant un journal local. Rien ne semblait la distraire, il n’arrivait pas à l’éloigner de cette eau rouge.

Pourquoi ne pars-tu pas voir des amis ailleurs, lui avait-il demandé. Viens à la mer, elle n’est pas loin.

Je ne peux manquer à ma destinée, tu le sais.

Comment cela ?

Je ne peux pas manquer la personne qui viendra délivrer les âmes errantes du Lac, les Ombres du Lac. Sinon, elles continueront à me poursuivre… Elles sont déjà venues me chercher en Ecosse… Où veux-tu que j’aille ? 

Mais tu es libre !

Libre ? Elle avait souri et fermé les yeux.

Demande leur de te libérer !

Me libérer ? Et elle chuta.

 

Qu’as-tu fait ? demanda une voix derrière lui. Jacques se tenait, menaçant sur le pas de la porte, la canne calée sur le seuil.

Rien, répondit-il. Je lui ai simplement demandé pourquoi elle ne voulait pas partir.

T’es un p’tit con. Relève la et apporte l’eau de vie.

 

Jacques prit un verre, versa l’alcool et trempa les lèvres de leur amie évanouie.

 

Laisse la allongée un moment. Elle va se réveiller. Elle ne peut pas partir de cette terre, comme moi. Elle est liée.

Liée à quoi ? demanda l’homme, penaud.

Liée au Lac. Enfin plus précisément, aux Ombres du Lac.

Toi aussi, tu parles de ça ?

Tu peux pas comprendre toi. A ton avis, tu crois que ça m’amuse d’errer autour du Lac depuis des décennies ? Qu’est-ce que tu crois que je cherche ?

Vous êtes otages ?

C’est un peu ça, oui. Des otages d’Ombres.

Mais comment elles vous retiennent ? Y a pas un moment de les chasser ?

Si. Faire sauter le barrage.

Toi aussi, tu penses ça. Elle m’a déjà raconté.

Oui. Tu veux le faire exploser, toi ?